La trame noire comme outil de protection de la nature urbaine ?

A la demande des décideurs politiques bruxellois, un nouveau Plan Lumière est publié en 2017. De même en Wallonie avec un Plan Lumière 4.0. Les plans résument les grandes lignes des prescriptions et recommandations pour l’éclairage public, ce qu’il y a lieu d’illuminer et  comment l’illuminer pour les dix à vingt prochaines années. 

C'est une occasion de se questionner sur le temps nocturne urbain et sur la manière dont les villes intègrent la biodiversité et les réseaux écologiques dans l’aménagement du territoire.

En effet, la pollution lumineuse de nos villes et de nos voiries exerce une pression sur la nature, déséquilibrant les cycles de vie de la faune et de la flore, tout comme ceux de l’humain.

L’éclairage public belge aujourd’hui

Dans la Région de Bruxelles-Capitale, Sibelga s’occupe de l’éclairage public et dénombre 85 740 lampadaires en 2020.

En région Wallonne il est plus compliqué d’avoir accès à ces informations car l’éclairage public est géré par des fournisseurs différents : ORES (province de Namur, du Hainaut, du Brabant Wallon, et du Luxembourg), RESA (pour la province de Liège), la SOFICO et le centre PEREX (pour l’infrastructure autoroutière wallonne).

Ainsi, pour la province de Liège on compte presque 135 000 points lumineux. Pour les autres provinces dépendantes d’ORES, plus ou moins 443 000 lampadaires sont actifs. Ce qui fait en tout pour la région wallonne 578 000 éclairage, auxquels on peut ajouter presque 15 000 points lumineux uniquement à usage décoratif (1)

La Belgique est un des rares pays à éclairer ses autoroutes la nuit. En mars 2017, le gouvernement wallon adopte un projet de modulation de l’éclairage autoroutier LUWA (lui-même s'inscrit dans le plan lumière 4.0), qui consiste à éteindre cet éclairage pendant les heures creuses (00h30 à 5h30), aux endroits où la circulation est la moins dense. Les travaux, d’une durée de 3 ans et demi, portent sur la mise en service progressive d’un nouvel éclairage intelligent avec la rénovation complète des luminaires en LED, soit environ 110 000 points lumineux. C’est le remplacement par du LED couplé à un système de variation d’intensité lumineuse en fonction du trafic qui permettra à terme, de réaliser 76% d’économies d’énergie.

Néanmoins, ces différents plans parlent d’économie d’énergie, de remplacement par des éclairages LED, de consommation de CO2, mais la question de la biodiversité et des impacts de l’éclairage public sur les réseaux écologiques semble quasi inexistante. Du moins dans les plans d’aménagements. De nombreux scientifiques informent et alertent depuis les années 80 sur les risquesde la lumière artificielle nocturne pour la nature mais aussi pour la santé humaine: cancers du côlon et de la prostate, fatigue, dépression, obésité (2). Il est prévu que l’éclairage soit totalement coupé, sauf circonstances exceptionnelles (notamment météorologiques) :

  • dans les zones sensibles (moins de 50m des zones Natura 2000 et sites particuliers)
  • extinction dès 22h entre le 1er avril et le 31 octobre
  • pour les zones abritant la barbastelle, également active en hiver, extinction dès 22h toute l’année

Ce réglage fin de l’extinction permettra de concilier au mieux les exigences de protection de la faune et de sécurité (3).

Quels impacts sur la biodiversité ?

La pollution lumineuse est "la présence nocturne anormale ou gênante de la lumière et les conséquences néfastes de l’éclairage artificiel nocturne sur la faune, la flore et les écosystèmes ainsi que ses effets suspectés ou avérés sur la santé humaine" (2).

Du point de vue de l’astronome et selon une approche qualitative, la pollution lumineuse désigne la lumière artificielle qui dégrade la qualité du ciel nocturne, masque la lumière des étoiles et des autres corps célestes et limite leur étude. L’astronome parle de « pollution lumineuse astronomique». Du point de vue de l’écologue, la pollution lumineuse désigne la lumière artificielle qui dégrade les cycles de la lumière naturelle (cycle jour/nuit et saisons), modifie la composante nocturne de l’environnement, c’est-à-dire l’illumination du milieu, et qui, en conséquence, impacte les comportements, les rythmes biologiques et les fonctions physiologiques des organismes vivants, ainsi que les écosystèmes. Les écologues parlent de « pollution lumineuse écologique » (4).

Cette pollution est devenue tellement prégnante qu’un Atlas mondial de la pollution lumineuse a été édité.

Source : Atlas de la pollution lumineuse

 

La plupart des espèces ont un rythme circadien (alternance jour/nuit). La lumière artificielle engendre des perturbations sur les organismes adaptés à cette alternance. Plus généralement, la lumière artificielle bouleverse les équilibres fondamentaux des écosystèmes.

Certaines espèces ont une phototaxie positive c’est-à-dire qu’elles sont attirées par la lumière. Ces espèces sont globalement désorientées dans leurs déplacements car les halos de pollution lumineuse masquent leurs repères lumineux naturels (lune, étoiles) et les points lumineux artificiels peuvent également les leurrer.  A l’inverse, certaines ont une ‘phototaxie négative’. Elles cherchent à éviter la lumière et sont donc contraintes dans leurs déplacements : évitement ou accès impossible. C’est le cas des chiroptères par exemple, ou de certains oiseaux pour qui la lumière peut être une barrière infranchissable.

N’oublions pas les végétaux qui sont, eux aussi, affectés par la lumière artificielle.

Les impacts sur la biodiversité remarqués sont entre autres:

  • La régression et la fragmentation de l’habitat
  • La modification des cycles naturels lumière/obscurité de la journée
  • Influence sur les comportements migratoires et les déplacements en général
  • Influence sur les activités de compétitions interspécifiques
  • Modification de la chaîne alimentaire
  • Altération de la physiologie

 Il existe différents phénomènes de nuisances :

  • La sur-illumination : utilisation excessive de lumière
  • L’éblouissement : une trop forte intensité lumineuse ou un contraste trop fort entre le sombre et le clair
  • Le skyglow : une lumière non-directionnelle émise vers le ciel, provoquant une luminescence nocturne

Pistes de préconisation pour tendre vers une trame noire

Avec un Plan lumière pour la région de Bruxelles capitale et un Plan Lumière 4.0 en Wallonie, on aurait pu s’attendre à voir des prescriptions concernant la biodiversité. Ce n’est pas vraiment le cas. L’urbanisme n’intègre pas encore le sujet d’une trame noire, c’est-à-dire une continuité obscure qui favorise les déplacements et préserve les habitats de la faune et de la flore, de la même façon que la trame verte ou bleue. Les questions d’économies d’énergie et de sécurité pour l’habitant sont au centre de ces plans. Quelles sont les pistes pour changer cette vision des choses ? 

Piste n°1 : Se réconcilier avec la nuit (6)(7)

La lumière est-elle liée à la sécurité ? À l’inverse, l’obscurité est-elle un outil pour la criminalité ?

Les portes flambeaux du 17ème siècle sont les ancêtres de l’éclairage public, leur fonction était de voir les malfaiteurs grâce à la lumière et de pouvoir les interpeller.

Au 18ème apparaissent les premiers éclairages publics fixes, les lampadaires. On retrouve alors dans l’éclairage nocturne l’idée d’une surveillance continue, ou chacun est susceptible d’être surveillé. Une sorte de contrôle social constant.

Il faut attendre le 20ème siècle pour découvrir les questions de sécurité routière. Puis à la fin du siècle ressurgie le lien entre sécurité civile et éclairage.

Aujourd’hui, la croyance qu’éclairage public et sécurité vont de pairs s’est ancrée dans l’opinion publique.

Dans le cadre d’une étude en France, dans le Val-de-Marne en 1991 (5), on notait que deux tiers des cambriolages étaient commis le jour, entre 6h et 18h. Heures auxquelles les individus ne sont pas chez eux. Pour les entrepôts et les usines par contre, 80% des infractions auraient lieux après 21h. Concernant les vols, ceux-ci étaient plus récurrents le jour (2/3), et le plus souvent dans les transports en commun. Les vols à mains armées, entre 18h et 21h, l’heure à laquelle ferment les commerces.

Toujours en France, des villes ont décidé d’éteindre les éclairages après minuit et ont constaté une diminution des actes de vandalismes comme les graffitis, les dégradations et les tapages nocturnes. C’est le cas de la ville de Saumur (29 000 habitants) et de Evreux (60 000 habitants).

En général, l’éclairage à tendance à stimuler les activités nocturnes, quelle que soit l’activité. Alors, la question ne serait peut-être pas de savoir si oui ou non l’éclairage a un impact sur la criminalité effective et  surtout sur la peur du crime (sentiment d’insécurité en ville) mais plutôt de saisir dans quelles conditions et circonstances il peut y avoir ou non un effet  positif ou négatif selon le type d’espace (résidentiel, commerce, usine, entrepôt…) et le type de délit.

Piste n°2 : Une lumière juste à un endroit juste 

Pour une lumière juste à un endroit juste, une réflexion sur l’organisation spatiale des éclairages  est nécessaire. On pourrait imaginer conserver des surfaces d’habitats sans lumière par exemple. Et évidement réfléchir à des corridors écologiques d’obscurité, une trame noire, qui permettrait une connexion dans les réseaux écologiques. Ainsi, il s’agirait d’identifier des espaces où la lumière serait plus essentielle pour le citadin et à l’inverse, ceux où elle n’est qu’accessoire et se révèle être une gêne pour la biodiversité. 

Certains types de lampes mais aussi le choix de leurs dispositions et de leur temporalité est à réfléchir. Antoine Sierro préconise par exemple l’utilisation de lampe à vapeur de sodium (haute pression), ou de LED « customisés ». Il propose également des recommandations pour l’éclairage public.

Piste n°3 : Les LED, une alternative idéale ? (8)

Les ampoules à incandescence classiques créent de la lumière venant de la rencontre entre le gaz contenu dans l’ampoule et de la chaleur provoquée par l’électricité dans le filament. 90% de l’énergie produite est dépensée en chaleur et non en lumière.

Au contraire, l’éclairage LED n’est pas composé de filaments mais de plusieurs couches de matériaux semi-conducteurs. C’est lorsque le courant électrique traverse ces couches que de l’énergie se dégage sous forme de lumière. Ainsi les LED permettent d’économiser jusqu’à 90% d’énergie. La durée de vie des LED est également supérieure à celle des ampoules classiques.

S’ils permettent de diffuser une lumière ciblée, cette dernière émet en majorité une lumière blanche et bleu, ce qui est le plus impactant pour la faune et la flore. Mais il possible de concevoir des LED neutre pour l’environnement, en modifiant le spectre lumineux produit afin qu’il émette une lumière chaude (orangée).

Malgré quelques inconvénients, le passage aux LED réduirait de 40% la consommation d’énergie mondiale et de CO2 de 670 milliard de tonnes par an. On prévoit que les LED couvrent 70% du marché mondial en 2020.

Cependant, il est à craindre que les LED encouragent une surconsommation de d’éclairage, parfois inutile.

Actions de Natagora

Smart Light Hub

Le lecteur arrivé ici aura compris que l’éclairage nocturne ne cesse d’augmenter tandis que les effets sur le vivant ne sont pas suffisamment considérés. De ce fait, ils ne sont pas pris en compte dans les choix d’aménagement du territoire.

Dans le cadre du projet transfrontalier "Smart Light Hub", Natagora a commencé en 2019 une étude d’incidence et d’impact de la lumière artificielle sur la biodiversité. Cela, afin de sensibilisé quant à la problématique de la pollution lumineuse et son impact sur la biodiversité, à l’émergence de réponses collectives à cette problématique, et la recherche de solutions innovantes en matière d’éclairage public. Il s’agit ainsi de constituer un outil de réponse aux interactions entre la lumière artificielle et la biodiversité et de prévenir des futurs effets néfastes.

Un partenariat avec Sibelga sur Bruxelles

En plus de ces 2 initiatives, en Wallonie, l’idée est de travailler avec les différentes communes afin de sensibiliser aux enjeux de la trame noire. Par exemple, pour ce qui est des chauves-souris, le pôle Plecotus est en lien avec plusieurs communes afin de changer les éclairages des églises.

À Bruxelles, une stagiaire en urbanisme, Clara Delormeau, nous accompagne jusque fin avril 2020. Elle réalise un travail de recherche et de synthèse au sujet de la trame noire. C'est d'ailleurs elle qui a rédigé la grande majorité de cet article et nous l'en remercions !

La question de la lumière nocturne est un champ de recherche nouveau et d’envergure, qui prend du poids depuis quatre ans. Toutes informations ou études sont les bienvenues à l'adresse reaction.locale(at)natagora.be, merci!

Sources

  1. "ORES, créateur de lumière", uvcw -  https://www.uvcw.be/no_index/articles-pdf/6108.pdf 
  2. "LA POLLUTION LUMINEUSE, Entre écologie et santé" H. Jedidi, F. Depierreux, Z. Jedidi, A. Beckers Université de Liège - https://orbi.uliege.be/bitstream/2268/176146/1/RevueM%C3%A9dicale-Jedidi2015.pdf
  3. "LUWA stratégie faune-flore" - http://biodiversite.wallonie.be/fr/09-04-2019-faune-et-eclairement-du-reseau-routier.html?IDC=3772&IDD=6039
  4. LE TALLEC Thomas (2020), "Quel est l’impact écologique de la pollution lumineuse ?, Encyclopédie de l’Environnement", [en ligne ISSN 2555-0950] - https://www.encyclopedie-environnement.org/vivant/limpact-ecologique-de-pollution-lumineuse/ 
  5. Revue d'Urbanisme #243 (nous n'avons réussi à trouver un lien)
  6. « Eclairage et sécurité en ville : l'état des savoirs » MOSSER S., Déviance et Société 2007/1 (Vol. 31) - https://www.cairn.info/revue-deviance-et-societe-2007-1-page-77.htm
  7. France Culture : Pollution lumineuse : vers un droit à l'obscurité ? (12/10/2019), par Pierre Ropert - https://www.franceculture.fr/environnement/pollution-lumineuse-vers-un-droit-a-lobscurite
  8. SIERRO A., (2019) « La lumière nuit ! La nature face à la pollution lumineuse »

Pour aller plus loin